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Taisho Shobogenzo Uji

Le chapitre Uji, du Shobogenzo de Dōgen.

 

L’approche de Dōgen est assez révolutionnaire pour son époque, car en utilisant la rhétorique de l’existence-temps, je suis temps, il a su déployer habilement les résultats de son expérience pratique et intuitive bien au-delà des principes originels bouddhiques. Le caractère U signifie « existence » et JI signifie « temps » ou « la loi de la causalité ». Dans le texte le terme « existence » ne se restreint pas seulement aux êtres humains, car son sens possède des implications plus générales. En effet, il englobe toutes les existences animées et inanimées. L’espace, la matière et la causalité sont un trio indissociable. La réalité manifestée, sans cesse renouvelée, là, maintenant. Un instant contient tous les autres, chaque instant manifeste tout le potentiel de chaque seconde de notre vie. Savez-vous que le moindre instant de nos vies contient un passé, un présent insaisissable et un futur nullement défini. Le passé et le présent ne sont pas deux dimensions qui s’empilerait l’un sur l’autre, pas plus qu’ils ne s’accolent l’un à côté de l’autre. Dans l’espace-temps du vivant, le passé et le présent coexistent dans le même temps. Chacun d’eux ayant sa propre position dharmique et son statut de phénomène temporel dans l’existence. 

 

Albert Einstein a dit « Vous devez accepter l’idée qu’un temps subjectif avec sa polarisation sur l’instant n’a aucune signification objective. La distinction entre passé, le présent et le futur est simplement une illusion, qui néanmoins persiste ». 

 

« La vraie nature de cet hier est aujourd’hui. Les existences sont du temps (Uji) et de l’espace manifestés », nous dit Dōgen. Établir la reconnaissance de l’espace-temps dans le réel de l’existence donne cette expansion nécessaire à la réalisation d’un soi-même en constante transformation. Nous avons l’habitude de nous mouvoir dans l’idée d’un espace-temps linéaire comme si cet espace était complément séparé du temps et de notre vie.

 

Alors qu’est-ce le temps pour nous êtres humains ? Il est difficile de répondre concrètement à cela. D’ailleurs notre démarche n’est pas scientifique. Pourtant cette question nous obsède sans cesse au quotidien consciemment ou inconsciemment, et on passe son temps à courir après lui, à vouloir le quantifier, le mesurer. Il suffit de se poser cette question sincèrement pour se rendre compte que le temps est une notion qui vit réellement avec nous au quotidien. Même dans notre alimentation le temps est présent, sans même le savoir nous consommons et buvons du temps, et nous participons également à cette causalité environnante. 

 

Vous le savez-vous peut-être, mais le temps n’a pas d’identité propre, il se moque complément de nos plannings privés et pro.  Il échappe complément à nos piètres tentatives de vouloir le saisir pour le contrôler et le rallonger, même si l’on tente de l’enfermer dans une boite tel qu’une horloge ou une montre… Nous pouvons, certes, l’éprouver en fonction des contextes externes, des éléments naturelles, en fonction de ce qui se manifeste là, en fonction d’un sujet et d’un objet. 

 

D’ailleurs, l’être humain s’est montré capable de mesurer le temps, mais cela ne signifie pas pour autant qu’ils comprennent vraiment les subtilités de celui-ci, et en quoi consiste le passage du temps dans son existence fugace. Ce qui n’est possible, que quand nous acceptons de nous fondre dans la présence de l’éveil, c'est-à-dire dans l'ouverture à l’espace, là, disponible, sans y rajouter la moindre élaboration conceptuelle ni même aucune stratégie, pour finalement prendre conscience que ce « moi fictif » ne renvoie nullement à un « je », permanent, mais qu’il est au contraire foncièrement conditionné et changeant. 

 

Alors d’où vient le temps ? Ou plutôt, d’où vient cet espace-temps manifesté que l’on s’efforce de comprendre à travers nos recherches et mesures scientifiques ?

Pour Maître Dōgen, l’existence est le temps et la loi de la causalité, ils sont indissociables. De ce fait, le temps est l’existence des êtres animés. Aucun d’eux ne peut exister indépendamment de lui-même et de l’espace qui l’accueil. Aussi dans le chapitre Uji du Shobogenzo, Maître Dōgen parle de l’être-temps, en liant entièrement le temps à l’existence du vivant, sans temps pas d’existence et sans existence pas de temps. Dans ce texte Uji, en intégrant la dimension temporelle ou causale, Dōgen nous ouvrent à la coproduction conditionnée, afin de pénétrer profondément l’inexistence d’un soi substantiel et permanant.  

 

Rappelez-vous cet enseignement du Bouddha : « Quand ceci est, cela est ; ceci apparait, cela apparait. Quand ceci n’est pas, cela n’est pas ; ceci cessant, cela cesse ». Vous l’avez compris, ici précisément, nous y retrouvons la base de la coproduction conditionnée, les éléments qui composent « Uji, je suis temps », « ceci…cela, c’est-à-dire, il y a ce qui existe là maintenant, et aussi la question du « quand », le temps, une temporalité dynamique.  

 

A noté que les liens de cause à effet ne s’inscrivent pas dans une linéarité fixe et prédéterminée, la notion de destiné ou de destin n’ont pas leurs places dans le bouddhisme et donc l’enseignement de Dōgen, ils peuvent aller dans les deux sens, de l’effet à la cause, de la cause à l’effet.

 

Vous l’avez peut-être compris, le temps est complètement lié aux êtres animés et inanimés, quels qu’ils soient, rivières, montagnes, arbres, fleurs, êtres humains, animaux et insectes. De l’infiniment grand à l’infiniment petit. D’ailleurs, comment considérer le moment présent par rapport au temps qui s’écoule dans notre vie. Savez-vous ? Cet instant présent que l’on vend dans les livres et stages de développement personnel. 

 

Un instant est immédiat, du moment qu'il atteint notre conscience ordinaire, dès l’instant de l’on commence à penser, il est déjà passé. Il difficile de l’admettre car difficile à assimiler pour un mental structuré sur l’idée d’une temporalité linéaire. Pourtant, nous avons l’impression de connaitre la durée du temps physique qui s’écoule successivement dans nos vies. Mais celui-ci est sujet à des conjonctures et des modèles purement mathématiques mesurables et observables. La plupart de nos observations dépendent en grande partie de la localité où nous nous trouvons précisément, et dépendent aussi de nos structures mentales actuelles et nos conditionnements personnels. 

 

Par contre connaitre précisément la durée d’un instant est inconcevable. L’instant semble hors du temps, et la notion de linéarité temporelle est seulement mesurable sur le plan relatif de notre existence physique. Sur le plan cosmologique la notion de temps disparait et semble totalement superflue. A l’échelle cosmique également.  En ce sens, dans le chapitre Uji du Shobogenzo, Dōgen réalise que le temps ne possède aucune notion absolue et que le temps et les existences sont inséparables. 

 

Pour conclure, aussi bref qu’un clignement de l’œil, l’instantanéité de la vie est telle qu’elle peut paraître à nos yeux comme immobile voire inchangée. Quelque chose échappe à notre manière habituelle de penser. Nous le savons bien : notre manière de penser actuelle peine à comprendre cette fulgurance en dehors d’un temps linaire, où toutes les choses s’accomplissent spontanément sans dépendre ni l’apparition, ni de la disparition. Ce que nous fabriquons, du moins ce que l’on pense fabriquer, est déjà là. Nous sommes d'une certaine façon qu'un moment du temps, une causalité prenant une forme ou une autre, semblable à toutes les existences dans notre univers actuel. C'est d'ailleurs ce que nous dit Dōgen « dans chaque moment du temps se trouve tout ce qui existe dans tous les mondes d'existences. » L’existence est semblable à un instant. 

 

Alors sommes-nous encore capables de nous laisser surprendre et bouleverser par l’instantanéité ? Pouvons-nous nous laisser surprendre sans forcément chercher à coller une vision du connu dans un temps fixe que l’on croit prédéterminer à l’avance ? Peut-on vivre réellement l’ordinaire de l’instant ? 

 

L’univers ne demande rien et n’attend rien de nous.  Et vous ?

 

Taïun