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La Fleur Udonge.

Le premier Patriarche, le vénérable Mahâkâshyapa. Quand l’Honoré du Monde éleva une fleur et cligna des yeux, le visage de Mahâkâshyapa s’épanouit en un doux sourire. L’Honoré du Monde dit alors : « J’ai le Trésor de l’Œil du Vrai Dharma, le Sublime Cœur du Nirvana, je le transmets à Mahâkâshyapa. »

Commentaire 

 

L’époque semble lointaine, mais elle reste pourtant toujours d’actualité. Sur le pic du vautour, une floraison rare se manifeste et s’élève à notre regard humain. Rassemblée à l’occasion d’un sermon devant l’auditoire silencieux et peut-être se questionnant, le Réel, la Loi transmise se réalise là sous les yeux de tous. Ici, il est question d’une transmission silencieuse, car absolument rien n’a été produit. Une fleur a suffi. La scène est poétique et mystérieuse. L’histoire du bouddhisme atteste de sa nature fondatrice pour les générations futures. Alors, ici et librement, l’événement nous invite à nous fondre dans l’ouverture du cœur-esprit. Elle nous convie à cette vérité insaisissable de ce temps-là, celui de l’être intégral qui ne se limite plus au devenir, qui ne se limite plus au commencement ni dans l’aboutissement ni dans la finitude.

 

Début et fin ne reposent que sur l'imagination.

 

Les distinctions et les particularités s’effacent dès lors que l’absence est à l’œuvre et réalisée. La fleur Udumbara est justement l’absence de se quelqu’un qui fait, qui recherche ou qui fabrique. Finissant par s’oublier, alors se laisser attester par toutes les l’existences. Car bien souvent ce quelqu’un est de trop. C’est alors que le rêveur s’éveille sans même le savoir. La nature de l’éveillé n’a rien à offrir ni même à témoigner. La claire compréhension finit par se dissoudre dans l’immédiateté, ne laissant ainsi aucune trace.

 

Le tournoiement de la fleur entre les doigts de l’Honoré du monde nous ouvre à l’immédiateté d’un moment de vie sans fioriture, les choses telles qu’elles, c’est-à-dire au-delà des apparences. C’est le fait que tout est ainsi, tout est là. Un instant inaltéré et inaltérable sans fabrication, un moment incréé, car libre de nos propres notions d’ancienneté et de modernité, de passé, de futur, libre de toutes les singeries humaines. L’instant n’est ni ordinaire ni spécial ou même dramatique, il est juste ainsi.

 

Le geste du Bouddha est d’une extrême simplicité, pourtant il possède une puissante vision réalisatrice immédiate. La réalité du Tathagata inclut toutes les dimensions du temps dans l’instant. C’est ainsi que le moine Dōgen l’a qualifié de tournoiement, Tao, la Voie circulaire ininterrompue. Lorsque le temps et l’espace ne s’écoulent plus dans un sens unique et prédéterminé.

Les êtres sensibles sont déjà dans l’immédiateté de cette floraison silencieuse.

 

Ici il n’est nullement question d’une expérience figée dans le passé ou une vieille histoire zen. C’est un mouvement dynamique s’actualisant sans cesse, maintenant. Vous n’accomplissez rien, rien à développer, rien de volontaire, rien de prémédité. C’est tout le sens de la gratuité. L’ouverture est naturelle, spontanée, l’espace se réalise comme espace sans même se préoccuper de ce qui l’est. Une fleur éclot sans bruit, la totalité des existences se réalise dans l’ainsi.

 

Ce temps-là est l’être intégral de toutes les existences. Ce temps-là est l’actualisation de cette floraison silencieuse. La totalité du temps y est présente et manifestée. L’instant, la fleur Udonge est vivante. Alors, certes, il aura fallu la rencontre unique et authentique de deux personnes. Finalement, l’histoire a fait le reste. Ainsi sans forme ni visage, la transmission inaudible opère.

 

Ainsi, à travers l’expression de ce geste délicat, le réel se manifeste. Mahakashyapa l’a pleinement réalisé, alors il répond simplement. Le mystère s’élucide au moment où l’élève comprend intimement que le Bouddha n’a rien enseigné et que rien n’est caché dans le creux de ses mains.

Le seul mystère est peut-être notre ignorance à l’égard de ceci.

 

Fragile est l’instant de l’existence, fugace et rare. Une fleur jaillit spontanément, sa délicatesse ne se limite plus à elle-même, précisément quand ce « quelqu’un » est complètement oublié. Il n’y a plus personne pour revendiquer quoique ce soit et réclamer quelque chose en retour. Fleur sans fierté, elle ne confère aucun rang, ni titre prestigieux. Nous nous épuisons à vouloir devenir quelqu’un de diffèrent, de mieux, d’amélioré. Essayez de devenir quelqu’un ou s’efforcer de ne plus être, à cet instant même les complications commencent.

 

Je reste là

Juste là

sous la neige qui tombe.

Issa

 

Sachez que l’idée de bricoler ou supprimer quelque chose, ne sont que les impasses du dualisme. Celui qui adopte et rejette les objets imaginaires est encore dans l'illusions. D'ailleurs, la saisie dualiste n'est-elle pas trompeuse ? La "saisie" de quoi ? Il y a saisie parce qu’il y a une croyance en l’appropriation, il y a appropriation parce qu’on croit pouvoir y gagner encore un quelconque avantage ou profit.

 

Le remède est sûrement l’abandon à la source simple, une assise nue, ni dedans, ni dehors, jusqu’à l’abandon complète de celui-ci. Patience, patience les fleurs ne poussent et ne s'ouvrent pas plus pas vite lorsqu'on les brusque. Ainsi, les mains du cœur-esprit restent constamment ouvertes. C’est un cheminement sans finalité où rien ne gêne les nuages blancs dans leurs libres et courageux chemins. Sans bruit, ils glissent indissociables de l’espace accueillant. Sans cesse changeant de forme, les nuages vont et viennent de ne sait où, puis vers l’horizon disparaissent silencieux... toujours silencieux.

 

Taïun