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Les pièges de la Voie : la soif de pouvoir

A la suite de l'article de Brad Warner, je voudrais disserter un peu sur un autre des pièges de la Voie que j'ai souvent rencontré, à commencer évidemment par moi-même.

 

Lorsqu'on a dû faire la plonge, des déménagements, les vendanges, des ménages, conduire des camions à livrer de la viande, et autres, la tentation est forte de vouloir s'affirmer au plan social. Je l'ai souvent dit, il y a deux catégories de personnes, celles qui n'ont pas confiance en elles, et celles qui n'ont pas confiance en elles. Pour les premières, ça se voit, leur insécurité est patente, voire revendiquée. Mais les autres jouent d'une gamme assez invraisemblable d'artifices pour la cacher, et paraissent souvent derrière une façade soit somptueuse de palais des mille et une nuits, soit celle d'une forteresse redoutable. Ce fut longtemps mon cas. Et, bien évidemment, lorsque je me suis engagé dans la Voie bouddhique, que j'ai commencé à observer à quel point mes expériences personnelles pourraient être utiles aux autres (dit sans prétention), j'ai lorgné sur le prestige d'un titre. J'ai vraiment souhaité rencontré un maître qui me donnerait l'approbation qui me conférerait le prestige pour qu'on m'écoute. 

 

J'ai une certaine chance. La vaste érudition que je me trimballe depuis tout jeune, mon contact très précoce avec les textes de la littérature bouddhique, et toute une gamme d'expériences personnelles, plus ma naturelle tendance à l'isolement m'ont été utiles. Et lorsque, par surprise, Nishijima Rôshi m'a annoncé qu'il voulait me donner cette transmission, j'ai eu effectivement un sursaut d'orgueil, dont je pourrai dire qu'il n'a guère duré. Car, de même que ma maîtrise d'histoire ne veut rien dire dans le monde du travail (y-compris l'Education Nationale), mon diplôme de maîtrise du zen ne veut rien dire non plus dans le monde du zen (ou du moins bien peu de chose). En fait, très rapidement, j'ai ressenti très exactement ce que maître Dôgen raconte lorsqu'il parle de son retour de Chine, avec rien dans les mains, mais la sensation d'un lourd fardeau sur les épaules. Mais je m'égare. 

 

Cette soif de pouvoir guette tout le monde. Tous les prétextes sont bons pour la justifier. On se dit qu'avec ce pouvoir, on pourra accomplir des choses qui nous sont impossibles ou du moins plus difficiles. Et si les circonstances s'y prêtent, par exemple une institution bien complexe et puissante, ce pouvoir pourrait bien devenir très réel. 

Et une cause de chute. 

 

Le pouvoir nous enchaîne autant qu'il nous donne des moyens. Le pouvoir surtout nous corrompt si nous n'y prenons garde. Parce qu'il nous met dans une situation dissymétrique, il est facile d'en abuser. Mais même si on a la force morale, la discipline personnelle et les garde-fous appropriés, il représente alors un danger, non pour nous, mais pour ceux qui nous admirent et nous envient, ainsi que l'a bien observé Brad Warner.  

 

La soif de pouvoir est un obstacle parce que, tant qu'on l'a, il y a des choses en nous que nous ne pourrons pas regarder en face. Dont cette insécurité fondamentale qui est notre lot à tous est causée par un malentendu, qui est à la base de la méthode bouddhique. Elle est causée par l'illusion que nous avons d'être. J'entends évidemment par là, l'idée d'être de façon autonome, indépendante de tout le reste. Alors que notre "être" est en réalité mouvement, changement perpétuel. Une construction permanente qui se bâtit étage par étage avec certains étages qui sont parfois bâtis de bric et de broc.

 

Lorsqu'on remplace cette attention à l' "être" par une attention au "faire", déjà les choses sont plus simples. 

Si on insiste sur l'être, toute critique à notre égard devient une agression à cet "être".

Si on insiste sur le faire, toute critique devient une aide à l'apprentissage permanent qu'est notre vie.

Et la quête du pouvoir nous empêche d'accomplir cette mutation. 

 

Dans le Zen, on utilise souvent une expression, tirée du Sûtra du Coeur, qui est mushotoku et veut dire sans intention, sans objectif. Maître Dôgen dans les quatre vertus du bodhisattva, mentionne d'abord le don gratuit. Cette notion de gratuité est fondamentale. Un des pires obstacles qui attend les personnes qui désirent se muscler, maigrir ou autres choses qui nécessitent un travail à long terme, est la notion d'objectif. Quand on a pris du poids, on ne l'a pas fait du jour au lendemain: cela s'est étalé sur des semaines et des mois. Il paraîtrait logique d'étaler le processus contraire de la même façon. Mais si on va tous les jours se peser sur la balance pour voir s'il y a eu un progrès, on ne verra pas de progrès et c'est décourageant. Les gens qui font de longs voyages en voiture avec les enfants savent aussi de quoi il s'agit. certes, il y a un but, et un itinéraire programmé. Mais les enfants, qui en plus ne peuvent guère profiter du paysage parce que cela ne les intéresse pas et qu'ils ne peuvent le voir, de toute façon, demandent toujours: "Papa, quand est-ce qu'on arrive?" Le voyage leur est particulièrement long et ennuyant. 

Se donner un objectif, va. Y penser tout le temps, y revenir tout le temps ne fait que créer de l'insatisfaction.

Or en quoi consiste la méthode bouddhique ? A mettre fin à l'insatisfaction. On voit donc qu'il y a un schisme.

 

Il faut laisser tomber les idées de pouvoir.

 

Yudo Proulx, maitre zen. 

 

 

Source du texte : 

https://zenmontpellier.blogspot.com/2019/12/les-pieges-de-la-voie-la-soif-de-pouvoir.html