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Juste un long silence

 

 

 Ce temps-là est précieux… Le temps de l’assise est précieux… Il est précieux car nous passons beaucoup de temps à courir, à fuir, à ruminer, à être brassés par nos insatisfactions…

 

Venir pratiquer l’assise, c’est se laisser toucher par notre intimité et peut-être pour la première fois, tourner son regard vers l’intérieur… 

 

Dès le début de notre pratique, nous nous efforçons de revenir à cette présence à notre posture et au mouvement de notre respiration – ce qui constitue la base de notre pratique. Les genoux sont bien ancrés sur le sol de façon à avoir une bonne stabilité. On relâche bien les tensions au niveau du bas ventre afin de faciliter la respiration abdominale. Dans la présence à la respiration, les tensions d’ordre émotionnel s’apaisent, détendant ainsi notre plexus solaire. Les épaules sont relâchées et les yeux sont mi-clos. La langue est déposée contre les incisives, derrière le palais. Et on place toute la force de sa concentration dans cette posture.

 

Alors laissez-vous toucher par l’enseignement inaudible !

 

Dans le zen, nous nous efforçons de revenir sans cesse à la simplicité de l'instant… Sans Violence ni profit...  Et dans l’expression de cette simplicité, nous nous délestons de toutes nos confusions, de tout ce qui nous embarrasse…

 

Lors d’un de ses sermons, le Bouddha resta profondément assis. Il ne prononça aucune parole. Il resta assis dans cette position un long moment. Tous ses disciples étaient profondément bouleversés par ce silence. Autour de lui étaient rassemblée la communauté mais également des enfants, qui étaient tout autant touchés par l’enseignement du Bouddha…

 

Pourtant l’assistance était perplexe. Beaucoup s’attendaient à recevoir un enseignement oral. Mais le Bouddha resta silencieux. Il ne prononça aucune parole. Certains de ses disciples se demandèrent ce qu’il voulait exprimer par ce profond silence.

 

Le Bouddha demeura assis. Laissant l’auditoire à ses questionnements… Laissant l’auditoire face à lui-même…

 

Puis soudain l’Eveillé parcouru la communauté d’un regard bienveillant et se mit à sourire…

 

Parmi l’ensemble de ses disciples, Mahakacyapa compris ; il fut touché et bouleversé par l’essence même de la transmission du Dharma par son maître le Bouddha.

 

Après ce long moment de silence, le Bouddha dit :

 

« Je possède la vue du vrai Dharma, le Trésor de la merveilleuse vision profonde et je viens de le transmettre à cet instant à Mahakacyapa. »

 

Tout le monde se tourna vers lui et s’aperçut que Mahakacyapa souriait également… Ses yeux ne s’étaient pas détournés de son maître, ni même de cette fleur de lotus qu’il tenait entre ses doigts… Et les personnes présentes, ainsi que les enfants, se rendirent compte que le Bouddha souriait aussi en regardant ce lotus qu’il tenait avec beaucoup de délicatesses entre ses doigts…

 

Malgré sa perplexité, l’un de ses disciples - appelé Safti – savait que le plus important à cet instant était de maintenir sa pleine conscience ; de ne pas se laisser distraire. Il commença donc à observer sa respiration tout en continuant à fixer le Bouddha et la fleur de lotus blanc qu’il tenait.

 

L’Eveillé pinçait avec beaucoup de délicatesse la tige de cette fleur entre le pouce et l’index. La main aussi belle et pure que la fleur de lotus… Et en un éclair, Safti perçut la noble beauté de la fleur… Il n’y avait absolument rien à ajouter à cela… Rien.

 

Un léger sourire naquit naturellement de ses lèvres.

 

Après un long silence, le Bouddha reprit :

« Mes amis, cette fleur est une réalité merveilleuse. Alors que je la tiens devant vous, avec délicatesse, vous avez tous la possibilité de la connaître intimement.  Entrer en contact avec une fleur revient à s’immerger dans cette réalité merveilleuse, dans la vie elle-même. La vie est une fleur de lotus.

Mahakacyapa a souri, car il est rentré en contact avec la fleur avant vous tous, et s’est éveillé intimement à la vie elle-même. »

 

Le Bouddha dit ensuite : 

« Aussi longtemps que des obstacles encombreront votre esprit, vous n’aurez pas la possibilité de toucher profondément cette fleur. »

 

Quelques-uns d’entre vous se sont même demandé : Pourquoi le Bouddha brandit il cette fleur ?

Quel est le sens de son geste ?

 

Et bien si vos esprits sont troublés par de telles pensées, vous ne pourrez pas faire véritablement l’expérience de cette fleur.

 

Et se perdre dans ses pensées est un obstacle qui nous empêche d’être vraiment en communion avec la vie qui est en nous. Perdus dans nos tracas… Perdus dans nos souffrances… Perdus dans nos insatisfactions. Si vous êtes esclaves de vos soucis, de la frustration, de l’angoisse, de votre colère, de votre jalousie, vous perdez toute chance d’établir un véritable contact avec tous les merveilleux cadeaux que l’existence peut vous offrir. Non seulement vous passez à côté de vous-même, mais vous passez aussi à côté d'une rencontre et de la richesse du lien avec l’autre…

 

« Mes amis, le lotus dans ma main n’est réel que pour ceux d’entre vous pleinement conscients dans le moment présent. » dit le Bouddha

 

Si vous ne parvenez pas à revenir à cet instant présent, au cœur de cette merveilleuse simplicité, cette fleur de lotus blanc n’existe pas réellement…

 

« Il y a des personnes qui peuvent traverser une forêt de santal sans voir un seul arbre », dit le Bouddha.

 

De même certaines personnes traversent la vie sans véritablement être en communion avec elle. Toujours dans la fuite, toujours pris dans leur colère, dans leur angoisse et dans leur jalousie. Il est vrai que l’existence est pleine de souffrances, mais pas que… Elle recèle aussi d’infinies merveilles. Et bien souvent nous passons à côté, faute d’être réellement présent, a l'écoute et disponible. La beauté est tout autour de nous, nous dit le Bouddha. Bien souvent, nous ne la percevons pas…

 

Mais prenez garde ! Etre conscient de la souffrance ne veut pas dire s’y perdre, nous dit le Bouddha. De la même façon, être conscient des merveilles que la vie nous offre, ne signifie pas non plus en être prisonnier.

 

Être conscient, c’est rencontrer vraiment la vie… La rencontrer avec humilité, sans rien rajouter… La rencontrer simplement… Au-delà de toutes les étiquettes que l’on peut lui coller, au-delà de nos préjugés et de nos peurs…            La rencontrer vraiment afin de la voir en profondeur et non toujours en surface.

 

Si vous parvenez à réellement rentrer en contact avec la vie, vous ne pourrez, alors, que prendre conscience de sa nature changeante, impermanente et interdépendante. Et si vous vous efforcez de rester dans une vue éternaliste, figée, sclérosée, vous ne pourrez que souffrir.

 

 A ces mots prononcés par le Bouddha, le disciple Safti ressentit une grande joie en lui. Car lui aussi avait souri et compris cet enseignement avant même que le Bouddha ne l’exprime.

 

Dans cet enseignement, le Bouddha nous invite à sourire à la vie. A ne pas nous laisser happer par nos tracasseries… A rentrer profondément en communion avec cette fleur qui est en nous… Avec cette fragilité… Cette délicatesse…           A nous éveiller profondément à notre intimité et à cet amour naissant.

 

Le vénérable Mahakacyapa compris cela. Voilà pourquoi il fut le premier à sourire. Il a su abandonner ses opinions personnelles. Il mit de côté tout son savoir afin de s’abandonner complètement à la vie… A la fleur… Son cœur était libre de l’angoisse, de la colère, de l’envie et de la jalousie.

 

Face à une telle leçon, Mahakacypa savait que les disciples ne pouvaient que s’incliner avec humilité devant le Bouddha… Devant cette fleur qui symbolise l’éveil à notre intimité, et à l’esprit des profondeurs.

 

 Heido Meriadec

Juste un long silence.

Zendo Mokudo 2019