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Devenir psychologue

Devenir ou etre ?

Pourquoi devenir psychologue ? Questionnement intéressant mais comment répondre à cela sans m’enfermer dans une justification de choix ou une définition de ce que je crois être… Pour commencer, la réflexion sur « Devenir psychologue » ouvre un premier grand champ de réflexion. Le choix du verbe « devenir » plutôt que celui d’« être » repose sur ma conviction qu’il faut maintenir continuellement un état qui tend à « devenir psychologue » plutôt qu’un état d’être acquis « je suis psychologue ». Jérôme Pellissier est un docteur et chercheur en psychogérontologie et une personne dont j’aime lire les écrits. Il s’exprime lors d’une conférence en 2014 (Intervention de Mr Jérôme Pellisier au Congrès National des professionnels en gériatrie, Paris, avril 2014) sur l’avancée en âge en disant que le verbe « être » n’exprime pas un état figé de la personne mais correspond à une expérience.

 

Autour de cette réflexion sur le verbe « être », je comprends que la qualité d’être n’est pas un état de fait mais un état en perpétuelle évolution et mouvement, mettant en relation/en articulation l’environnement et la personne dans un contexte donné. À la lumière de cette vision, je préfère le terme « devenir » car la qualité d’« être » psychologue ne peut ainsi se résumer par l’obtention du titre. La validation avec le titre ne me semble être qu’une étape dans une trajectoire développementale que je prends. Arrivée à ce stade, j’avoue que c’était un chemin qui m’a paru long avant d’obtenir le titre.

 

Les années d’études ont été parsemées de moments de doutes et de remises en question constantes de mes choix. Le choix d’un cursus, le choix d’un stage, le choix d’options dans mon parcours de formation. Lorsqu’il a fallu choisir une spécialisation, j’ai rapidement perçu que certains étaient sûrs de vouloir faire « neuropsychologie » et d’autres « psychopathologie ». Je n’étais sûre de rien... Je craignais sans cesse que le fait d’emprunter un chemin plutôt qu’un autre impliquerait une inscription définitive dans une manière d’être, sans prendre du recul sur le fait que ma responsabilité se situait à un autre niveau. Je comprends aujourd’hui que ma responsabilité se situe dans la vigilance, à rester attentive, à ne pas me réduire à l’étiquette du cursus mais à me servir de l’expérience qui prend sens au décours d’une pratique.

Mais cela n’empêchait qu’il fallût choisir une approche… Voulais-je m’orienter vers le développement ? Vers la neuropsychologie ? Vers la psychopathologie ? Quels stages ? Quelles options choisir ?

Avec Margaux, psychologue stagiaire à l’époque et collègue aujourd’hui, nous avons eu un long échange sur la liberté et le choix…

 

Choisit-on vraiment ?

Et si l’on choisit, qui choisit vraiment ?

 

La réponse de mon enseignant zen à cette question a été un koan, qui dit : «Rechercher la liberté, vous deviendrez esclave de vos désirs. Rechercher la discipline et vous trouverez la liberté ».

 

 

Depuis 2016, j’étudie la tradition bouddhiste zen auprès du moine Heido Mériadec. Dans la tradition Zen, l’utilisation des koan permet à la personne qui se questionne de dépasser les difficultés de raisonnement de l’esprit. Dans la résolution d’une situation problématique il peut y avoir un blocage, une difficulté de compréhension d’un enseignement et/ou d’une situation. Le koan est en fait une phrase choc qui sidère l’esprit. Elle doit permettre la réflexion au-delà du mental afin de pouvoir regarder la situation sous un nouvel angle.

Fabrice Midal (Midal, F., Frappe le ciel, écoute le bruit, Pocket, 2015) décrit le koan comme : « une interrogation infinie. Une interrogation qui n’appelle aucune réponse définitive et qui met en mouvement. Elle laisse ouverte notre attention, notre curiosité ». Cette phrase n’a donc pas pour but de donner une information en soi. Elle peut nous aider à ouvrir la porte et faire un pas de plus. Ce type d’interrogation ne va pas déboucher vers une réponse fixe mais apporter sans cesse du mouvement dans la perception d’une situation. Cette interrogation ouvre le champ des possibles, découvre d’autres pans de l’esprit et lève le voile du coeur. Un koan vous invite ainsi à vous laisser transporter dans un espace où il n’y a pas de valence de juste ou de faux, de bon ou de mauvais.

Ainsi, après l’échange avec mon enseignant zen Heido sur cette question de « choix », il sembla évident que ce n’est donc pas tant le fait de faire « le bon choix » en termes de stages, de formations, d’options ou encore de diversités de population avec laquelle on décide de travailler, qui impactera notre pratique. Ce qui aura un impact c’est la manière dont on va comprendre l’expérience de nos moments de vie et quel sens on y accorde.

 

Ainsi, avec du recul, le cursus « développement » s’était inscrit en moi comme étant l’unique possibilité de chemin ayant un sens dans la future pratique que j’allais faire de la psychologie. Voyant l’humain comme un individu qui est inscrit dans une trajectoire de vie, défini par ses opportunités, ses choix, ses envies, ses besoins et sa discipline, pris dans un ensemble, dans l’environnement et inscrit sur une ligne temporelle avec sa propre temporalité. En outre, cette approche développementaliste ne pouvait que correspondre à ma vision de l’humain. De plus, cela m’a permis de pouvoir faire émerger mes capacités d’adaptation pour mettre en place des accompagnements destinés à la personne au moment particulier de sa recherche de soutien. Je pense  fondamentalement qu’accompagner, cela représente une main sur l’épaule à chaque moment qui sera nécessaire afin d’aider l’autre à faire ce pas de plus… Permettre à chacun de développer en lui l’humain global qu’il peut être et prendre conscience de l’ensemble des éléments qui le constituent et le dépassent, lui permettre de ne pas se réduire à ce qui est vu, observé ou dit.           Heido me redit souvent que « le plus important n’est pas ce que l’on sait de l’autre mais ce que l’on ne sait pas, le plus important n’est pas ce qu’il dit mais ce qu’il ne dit pas ».

 

Petite anecdote… Je me souviens aujourd’hui d’une histoire digne d'un koan qu’une collègue à un jour rêvé. Un matin, avant la prise de poste elle me raconte qu’elle a rêvé que j’étais invitée chez elle avec mon conjoint. Une ambiance chaleureuse et respectueuse. Puis en partant, mon conjoint et moi-même étions très joyeux et nous rigolions, mais dans un profond respect. C’est quand elle entendit nos rires lointains, qu’elle prit conscience que lorsque nous étions arrivés, nous lui avions emmené quelque chose qui était en fait était déjà là… Accompagner, non pas en donnant une carte avec le chemin tracé mais en offrant à l’Autre la possibilité de découvrir son propre chemin, en allumant sa lumière à l’intérieur… Apporter non pas un outil mais apporter une nouvelle façon de percevoir à l’Autre pour lui révéler ce qui est déjà là. Lui permettre de voir enfin ce qui est disponible dans ses ressources déjà présentes....

"Trees." de Margaux Terrien.